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Jouer, c’est tout à fait sérieux

Félix jouant avec une simple vadrouille.Par hasard, au cours des lectures imposées d’un de mes cours, je suis tombé sur un texte qui expliquait très bien la signification du jeu chez l’enfant. Je le reproduis ci-dessous en espérant que l’auteure ne m’en tiendra pas rigueur. C’est un texte qui a été publié en décembre 1971 par Sophie Gueral, sur un sujet qui est encore aujourd’hui fort d’actualité.

Jouer, c’est tout à fait sérieux

Par Sophie Gueral

Jouer pour l’enfant, ce n’est pas comme pour nous un repos : c’est un moyen d’apprendre. Connaître son corps et ses limites, comprendre la conduite des adultes, expérimenter les règles de la vie en groupe, créer des mondes imaginaires, le jeu sert à tout cela. Choisir un jouet pour un enfant, c’est choisir un outil important dans son apprentissage de la vie.

« Il ne pense qu’à jouer »! Voilà un reproche que l’on trouve souvent parmi les griefs des parents mécontents de leur enfant. Et un reproche amer, chargé de tout un lot d’anciennes rancunes. « Il ne pense qu’à jouer. » Traduisez : il ne s’intéresse à rien, il est paresseux, il est inaccessible à tout ce qu’on peut lui dire, il se renferme dans son propre monde, bref il utilise son temps de la plus mauvaise manière possible.

Et si cette façon de voir n’était qu’une gigantesque erreur? Pour les adultes, le jeu c’est le loisir, et le loisir c’est ce à quoi on a droit après sa journée de travail. Mais pour l’enfant qui ne peut pas avoir de travail productif, le jeu n’est pas un repos, mais l’essentiel de la vie, le moyen de tout imiter, de tout apprendre, de tout expérimenter : une affaire vraiment sérieuse.

Aussi important qu’un travail
« Vite à table », dit la mère de famille. Et si le père a une lettre à finir avant d’arriver, on respecte son travail; mais si l’enfant veut ajouter le dernier cube à sa tour géante, on dit qu’il traîne et on le gronde; ajouter un cube, pourtant, est parfois important pour donner l’impression de l’œuvre accomplie, pour expérimenter un savant équilibre. Je ne veux pas dire qu’il faut laisser l’enfant libre indéfiniment de ne pas obéir, mais simplement qu’on se tromperait en traitant ce qu’il fait avec mépris ou même avec dédain.

Félix, un enfant de l'ère des communications.C’est en jouant que l’enfant se découvre lui-même en découvrant le monde et la vie. Bien plus inquiétant que l’enfant qui travaille mal, l’enfant qui ne sait pas jouer retient toute l’attention des psychologues. Et le premier jeu auquel il se donne vraiment à fond est souvent le plus sérieux indice de la guérison d’un enfant gravement perturbé.

Voici un bébé très occupé avec ses pieds. Nous disons « il joue ». Nous devrions dire « il travaille ». Il travaille à comprendre à qui appartient cet objet, à évaluer les distances, à exerce son toucher, à définir la forme qu’il voit et qu’il palpe en même temps. Toutes opérations très compliquées pour son cerveau. C’est pourquoi il recommence sans fin.

J’ai vu un psychologue donner à un bébé de huit mois un objet en bois contourné avec des trous comme une sculpture moderne. Le bébé suit le contour, glisse son doigt dans l’ouverture, le ressort, cherche à comprendre, tourne et retourne l’objet, et son expression concentrée dit assez à quel travail intensif il se livre. Tous les premiers jeux, avec les mains, avec les pieds, les marionnettes, coucou, puis plus tard grimper ou faire une galipette, sont ainsi des exercices grâce auxquels l’enfant arrive à se représenter son propre corps, et ses limites. Jeux sérieux s’il en est, si le sérieux c’est ce qui est important, et qui vont beaucoup plus loin qu’on ne le croit.

Une des plus belles observations de Freud montre un enfant jouant avec une bobine de fil, la lançant au loin, puis la ramenant. Loin d’être un pur exercice d’adresse ce jeu éveillait chez l’enfant toute une gamme de sentiments divers et contradictoires, tristesse quand la bobine disparaissait, joie quant il l’attirait à nouveau vers lui. La bobine de fil était alors bien plus qu’un simple objet; pour l’enfant elle avait la valeur d’un symbole, d’un moyen d’exploration. Que lui apprenait le jeu? Qu’une séparation était en général suivie de retrouvailles, et qu’on pouvait penser à quelque chose ou à quelqu’un, l’évoquer, même pendant son absence. Ainsi, quand maman s’en va, on peut ne pas éprouver d’angoisse, car elle reviendra, comme la bobine brillante. Grâce au jeu, le petit bébé entièrement soumis au présent devenait ainsi progressivement un enfant capable d’envisager le futur dans toutes ses éventualités.

Le petit chien joue, lui aussi, pour apprendre, et comme l’enfant il complique peu à peu son jeu par des accessoires : une balle, un bâton, un chiffon qu’on cache. Mais, là s’arrête la ressemblance, et le petit d’homme va beaucoup plus loin. Vers 6 ans, il a inventé trois nouvelles sortes de jeu… il joue à la marchande, ou à la maman, bref il imite les adultes pour prendre leur mesure. Il expérimente la vie en société, par des jeux de groupe aux règles compliquées comme les barres, le ballon prisonnier ou le Monopoly. Il imagine enfin, il dépasse la réalité dans de folles inventions où s’exerce son besoin de créer.

Le jeu finalement, c’est une façon d’apprendre la vie, mais aussi d’explorer, seul ou avec les autres, tous les mondes possibles – et impossibles.

Remplis sous: 4 - Petit-enfant - Félix Mots clés:
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